2024.02 Chana Orloff 9 Février 10h
Figure du Montparnasse des Années folles, moderne et émancipée, la sculptrice franco-ukrainienne Chana Orloff (1888-1968) a été témoin malgré elle des plus grands drames du XXᵉ siècle. Une centaine de ses sculptures sont exposées jusqu’au 31 mars au Musée Zadkine, à Paris. Un grand tumulte règne villa Seurat, ce matin de novembre. Et pas seulement parce que non loin de cette impasse du sud de Paris les acacias de la rue d’Alésia sont secoués par la tempête Ciarán. Une camionnette patiente devant l’atelier de la sculptrice Chana Orloff (1888-1968). Les œuvres de cette artiste franco-ukrainienne partent au Musée Zadkine pour y être exposées. Ariane Tamir, 75 ans, petite-fille de l’artiste, veille sur l’emballage des sculptures et ne cesse en même temps d’appeler ses proches en Israël. Sa famille a été durement touchée par le massacre perpétré par le Hamas, le 7 octobre. Ce jour-là, Shoshan Haran, 67 ans, petite-nièce de Chana Orloff et fondatrice de l’ONG Fair Planet (qui transmet du savoir-faire agricole aux producteurs africains), recevait sa famille pour le shabbat et la fête juive de Sim’hat Torah dans sa maison du kibboutz Be’eri, à 5 kilomètres de la bande de Gaza. Dans le salon, « sur un meuble bas, à côté de la fenêtre », était posée la sculpture Inséparables, de Chana Orloff, dont Shoshan Haran avait hérité de sa mère Rina Avron, nièce de Chana : deux oiseaux fusionnés en plein envol. Aujourd’hui, la maison est éventrée. « A ce jour, nous savons que trois personnes sont mortes », affirme Ariane Tamir. Sept membres de la famille, tous descendants de Chana Orloff, ont été otages du Hamas. L’un d’entre eux le serait toujours, les six autres ont été libérés le 25 novembre, après sept semaines de captivité. Sur place, plus de traces de la sculpture Inséparables. Ironie du sort, dans l’exposition consacrée à l’artiste « Chana Orloff. Sculpter l’époque », le Musée Zadkine en présente une copie. Chana Orloff était une égérie de l’école de Paris – les grands noms des arts et des lettres (Picasso, Chagall, Modigliani…), souvent étrangers, qui, dans la première moitié du XXᵉ siècle, ont fait de Paris un centre de création artistique. Elle était aussi une femme moderne, très indépendante, qui a construit sa vie comme bon lui semblait. Une personnalité aux multiples identités, figure du quartier de Montparnasse mais aussi, comme le dit sa petite-fille, une « Israélienne de cœur ».
La sculptrice naît sous le nom de Hana Orloff le 12 juillet 1888 à Tsarekostiantynivka, aujourd’hui Kamianka, dans l’actuelle Ukraine, à une centaine de kilomètres de Marioupol, la ville prise d’assaut par l’armée russe dès le début de l’invasion, en 2022. Elle est la huitième d’une grande famille juive de neuf enfants. Ses parents sont commerçants, et sa mère s’occupe aussi des rites funéraires dans le village. Jeune fille, elle accompagne sa grand-mère Léa, sage-femme, lors des accouchements. Bien avant de se lancer dans la sculpture, « Hana a été confrontée très tôt à la réalité du corps humain, de la naissance à la mort », observe Ariane Tamir. Elle a 17 ans, en 1905, quand sa famille, qui a déjà vu sa maison incendiée en 1881 lors d’un pogrom, décide de partir. Son père, Raphaël, sioniste, vend ses épiceries et leur grande maison en bois. Avec ses valises et ses poules hollandaises, la famille embarque à Odessa sur le bateau Rouslan pour la Palestine, et s’installe à Petah Tikva, à quelques encablures au nord-est de l’actuelle Tel-Aviv. Hana imagine et confectionne des robes qui lui valent vite la réputation d’une couturière aux « mains d’or ». Trois ans plus tard, en 1908, elle déménage pour vivre seule à Tel-Aviv. « Ma grand-mère est née libre », glisse dans un sourire Ariane Tamir. En 1910, Hana décide de se rendre à Paris pour obtenir un diplôme de couturière. « J’étais une grande fille forte avec la soif de vivre et beaucoup d’énergie », racontera-t-elle plus tard, dans les années 1950, à la journaliste israélienne Rivka Katznelson pour un projet de Mémoires, que Chana Orloff, fidèle à sa grande discrétion, n’a pas voulu voir publier. Elle camoufle dans son corset « une pochette en tissu avec des napoléons d’or bien lourds » que lui a donnés sa famille, et prend un bateau pour Marseille. A la frontière, les douaniers français ne parviennent pas à prononcer son prénom « Hana », alors elle y ajoute un « c » et devient, une fois pour toutes, Chana Orloff. Sourire discret et cheveux tressés en couronne, Chana Orloff découvre Paris à 22 ans. Elle prend des cours de français (elle gardera pour toujours son doux accent), devient apprentie couturière à la célèbre maison Paquin et étudie le dessin à l’Ecole des arts décoratifs. Ses adresses parisiennes gravitent autour de Montparnasse, le fameux carrefour Vavin où, entre les terrasses scintillantes du Dôme, de La Coupole et de La Rotonde, se croisent les artistes, dont beaucoup viennent des pays de l’Est. « Sur la terrasse du Dôme, ça parle allemand, et à La Rotonde, le QG de Chana Orloff, on entend le yiddish, le russe et l’hébreu », raconte Paula J. Birnbaum, autrice de Sculpting a Life. Chana Orloff Between Paris and Tel Aviv (Brandeis University Press, 2022, non traduit). Très attachée à sa famille, Chana retourne régulièrement en Israël. Sa nièce Rina Avron est, en 1946, une des cofondatrices du kibboutz Be’eri, « une étape incontournable de nos voyages en Israël », se souvient Ariane Tamir. Chana Orloff accompagne aussi Meïr Dizengoff, le premier maire de Tel-Aviv à partir de 1921, tout au long de l’aventure de la création du Musée d’art de la ville, inauguré en 1932. « L’idée d’ouvrir le musée dans la maison de Dizengoff est née dans l’atelier de Chana, à Paris, en 1928 », affirme Paula J. Birnbaum. Elle est la première femme à y exposer, en 1935. Et le 14 mai 1948, c’est dans ce lieu que David Ben Gourion, président du Conseil national juif, annonce la création de l’Etat d’Israël. Considérée comme une artiste nationale, Chana Orloff créera plusieurs monuments pour Israël et s’attachera toute sa vie à être un pont entre les milieux artistiques en France et en Israël. A Boulogne-Billancourt, dans le Musée des années trente, qui consacre une partie de son espace à l’école de Paris, le directeur, Benjamin Couilleaux, montre la toile de l’artiste lituanien Arbit Blatas (1908-1999), Le Café du Dôme. Sur la terrasse mythique, des silhouettes venues de tous les horizons : Ossip Zadkine et Chaïm Soutine, de Biélorussie, Jacques Lipchitz, de Lituanie, Moïse Kisling, de Pologne, Emmanuel Mané-Katz, d’Ukraine, et aussi Tsuguharu Foujita, du Japon. Aucune présence féminine. Pourtant, les femmes sont nombreuses au sein de l’école de Paris : la peintre cubiste russe Marevna, la styliste et décoratrice française d’origine polonaise Sarah Lipska, la dessinatrice polonaise Alice Halicka…Toute sa vie, Chana Orloff tisse des liens avec ses contemporaines et fréquente les cercles intellectuels lesbiens de Paris. « Sa correspondance est essentiellement féminine, explique Eric Justman, 70 ans, dans l’atelier de sa grand-mère. Dans sa collection, elle avait par exemple des œuvres de Valentine Prax, l’épouse de Zadkine. » Elle connaît Sonia Delaunay, également née en Ukraine et, comme elle, passionnée de mode. Elle sculptera le portrait de la peintre, Dame au manteau, en 1926. Chana Orloff se tourne vers la sculpture par hasard, à l’Académie Vassilieff, en 1913. D’après Cécilie Champy-Vinas, directrice du Musée Zadkine, « elle est avant tout une portraitiste » : elle réalisera environ trois cents portraits au cours de sa vie. « Mon but, c’était de faire l’époque », confie-t-elle ainsi, en ces termes, dans la série documentaire Les Heures chaudes de Montparnasse, de Jean-Marie Drot, en 1962. En 1914, elle expose deux sculptures au Salon d’automne, Tête d’adolescent juif et Portrait de Madame Z, et trouve sa place au sein de l’avant-garde parisienne. Dans ses œuvres, comme sur les terrasses de Montparnasse, où, autour d’une cigarette et de son café crème fétiche, se forgent ses amitiés avec Soutine, Modigliani et Chagall, se profile la silhouette d’une femme émancipée. Chana coupe ses cheveux courts et prend le volant. « Elle a passé son permis six ou sept fois, s’amuse Ariane Tamir. Elle était tellement fière de l’avoir qu’elle a foncé jusqu’à Montparnasse pour le montrer à ses copains, mais ne s’est pas arrêtée à temps et a roulé sur la terrasse de La Coupole. »C’est probablement durant une des folles soirées de Montparnasse, en 1914, qu’Amedeo Modigliani présente à Chana Orloff son ami Ary Justman, un poète de Varsovie. Elle tombe amoureuse. « A l’époque, Modigliani habitait à Montmartre, et Ary l’accompagnait chez lui à pied depuis Montparnasse quand il buvait trop », raconte leur petit-fils Eric Justman. Chana rendra à Modigliani la monnaie de sa pièce : elle lui présentera, quelques années plus tard, son amie la peintre Jeanne Hébuterne, qui deviendra sa muse.
« Chana se promenait avec Ary à Paris dans la nuit, avec les sons de la guerre en toile de fond », raconte Paula J. Birnbaum. Il l’appelle « Necherith » (« petit aigle » en hébreu). Ils se marient en octobre 1916, en toute discrétion. Traumatisée par l’alliance arrangée pour sa sœur Reina, Chana évitera les cérémonies de mariage toute sa vie : « Même le jour du mariage de mon fils, j’ai fui Paris », dira-t-elle plus tard. Pendant ces années de guerre, ses amis artistes partent sur le front ou se réfugient dans le Sud. Chana, elle, travaille sans relâche, selon Rebecca Benhamou, autrice du livre L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture (éd. Fayard, 2019), dans une sorte « d’urgence de vivre »… et de danser. Elle fréquente les bals masqués et sculpte les figures féminines emportées par la musique. En janvier 1918, dans un hôpital rempli de blessés de guerre, elle donne naissance à son fils, Elie, qu’elle surnommera « Didi ». Volontaire pour la Croix-Rouge en France, Ary Justman succombe à la grippe espagnole un an plus tard, en 1919, quelques mois après l’armistice et la mort, de la même maladie, de son ami Guillaume Apollinaire. Au Panthéon, son nom est gravé parmi ceux des écrivains morts pour la France. Au lendemain de la première guerre mondiale, Chana a 30 ans : sculptrice, mère d’un enfant handicapé physique des suites d’une polio, et désormais veuve, elle cumule les tâches. « Un jour, le peintre Reuven Rubin lui rend visite, elle est occupée à sculpter son portrait, et il aperçoit Didi en train de jouer derrière le rideau et une marmite en train de bouillir », rapporte Cécilie Champy-Vinas, du Musée Zadkine. De cette période de deuil dont elle parle peu, reste un autoportrait qui ressemble à une icône : elle est voilée de noir, avec deux trous noirs à la place des yeux. Durant ces années traversées par les guerres, Chana est au sommet de son art. « Elle, qui cherche à se réinventer en permanence, est une des rares femmes de son époque à connaître la gloire de son vivant », estime Rebecca Benhamou. Elle obtient la Légion d’honneur en 1925 et la nationalité française en 1926. Il est temps pour elle de construire son nid. Son choix tombe sur la villa Seurat (du nom du peintre pointilliste Georges Seurat), un îlot de paix au cœur de l’effervescence du Montparnasse des Années folles. « Le numéro 7, son chiffre porte-bonheur, est déjà pris, alors elle prend le 7bis », poursuit Rebecca Benhamou. Elle se choisit sa vie, son adresse… et son architecte. Le célèbre Auguste Perret érige, en 1926, son atelier avec une vaste verrière, véritable œuvre d’art, que Chana appelle « mon travailloir ». « Elle a conçu un espace parfait pour la vie et le travail : la grande pièce servait de galerie, elle stockait les œuvres derrière et habitait juste au-dessus », explique Paula J. Birnbaum.En « vraie femme d’affaires », elle reçoit dans la pièce principale transpercée de lumière ses clients étrangers. Sa porte est grande ouverte au monde. Tous les samedis, elle organise des fêtes qui font vibrer l’impasse. Parmi ses invités, son voisin Henry Miller, Anaïs Nin, qui passe de temps en temps, son cher Chaïm Soutine qui, malgré son ulcère à l’estomac, ne peut résister aux saveurs des plats de leur enfance qu’elle aime tant cuisiner. La seconde guerre mondiale fige la vie de la villa Seurat. Les pogroms refont surface dans la mémoire de la sculptrice. « L’interdiction d’aller au cinéma te touche personnellement, l’interdiction de se déplacer te hérisse et te dégoûte », dictera son fils Elie à sa propre fille, Ariane, en 1983. Déjà, en 1939, Chana Orloff sculptait la Sauterelle, et ses deux ailes ressemblent aux deux S de SS. Mère et fils fuient le 15 juillet 1942, la veille de la rafle du Vél’d’Hiv, prévenus par un ami. Au fond de son sac, Chana emporte les photos de ses œuvres. Ils passent la frontière de façon clandestine et trouvent refuge dans un camp d’accueil de la Charité suisse. Elle montre les clichés au directeur du camp : « Laissez-moi aller à Genève, je peux gagner ma vie. Je suis sculptrice, je sculpterai. » Il la laisse sortir, et elle gagnera sa vie en exil, grâce à son art. Quand elle pousse la porte de son atelier à son retour à Paris en mai 1945, c’est le néant. « Certaines œuvres ont été détruites ou ont disparu, d’autres ont été pendues à un fil de fer barbelé », dit Ariane Tamir, d’une voix tremblante. Chana Orloff dresse, à la main, la liste des cent quarante sculptures disparues. Aujourd’hui encore, ses petits-enfants les recherchent dans le monde entier. La statue de Didi est une des rares à avoir été restituée. Chana ne parle jamais de son passé. « Les gens qui ont trop vu sont relativement silencieux. C’est une femme qui ne s’autorisait pas à baisser les bras », analyse Rebecca Benhamou. Alors, elle travaille de plus belle. A partir de ses dessins des rescapés de Buchenwald qu’elle a rencontrés à Genève et à Paris, elle crée Le Retour, un homme qui regarde dans le vide. Un « penseur tragique aux contours accidentés », selon Pauline Créteur, commissaire de l’exposition au Musée Zadkine, et qui marque une véritable rupture avec les lignes épurées de ses œuvres du monde d’avant. « Elle ne voudra pas l’exposer et le gardera dans son atelier pendant dix-sept ans, précise-t-elle. Il n’y aura pas de retour en arrière, son œuvre reste à jamais marquée par les guerres. » La vie reprend son cours. « Elle allait au Louvre une fois par semaine et au zoo une fois par mois, se rappelle son petit-fils Eric Justman. Et le week-end, elle nous cuisinait du bortsch. » « Avec beaucoup de crème fraîche et de la viande », précise Ariane Tamir, née trois ans après la fin de la guerre. Elle se rappelle encore : « Elle aimait fêter son anniversaire le 14 juillet, et pas le 12, car tout le monde pouvait s’en souvenir. » A La Coupole, les serveurs lui servent toujours un café crème, même si son mari, ses amis Amedeo Modigliani, Jeanne Hébuterne, Chaïm Soutine et tous ses chers absents ne sont plus là pour partager sa table. En 1968, alors qu’elle vient inaugurer une rétrospective de son œuvre à Tel-Aviv, elle est victime d’un accident vasculaire cérébral et meurt à l’hôpital, à l’âge de 80 ans. Eric Justman referme la porte de l’atelier de sa grand-mère, que chacun peut visiter sur rendez-vous. Le vent n’a pas fini de souffler. Comme ailleurs dans le 14ᵉ arrondissement, « une étoile de David a été taguée sur une maison à la villa Seurat », glisse-t-il. « Chana Orloff. Sculpter l’époque », jusqu’au 31 mars au Musée Zadkine, 100 bis rue d’Assas, Paris 6ᵉ.

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